Les disparues de Paul Claudel

1

  Allongée paresseusement sur son lit, Juliette lisait en écoutant son walkman. De temps à autres, quelques bribes de chanson s’échappaient de ses lèvres sans qu’elle ne s’en rendit compte. A côté d’elle, Hélène feuilletait distraitement un journal et ne semblait s’y intéresser. Tout autour, un grand brouhaha régnait dans le dortoir François Mauriac de l’internat. L’internat… combien de personnes avaient dormi, des années auparavant, sur ces mêmes lits grinçants, entre ces mêmes murs décrépis? Nul ne saurait le dire, et nul ne saurait dire combien d’années avait cette vieille bâtisse. Elle semblait, pour les pensionnaires, avoir des siècles. Quand on pénétrait dans un de ces immenses dortoirs empli d’animations, que l’on contemplait les lits soigneusement alignés, dans des box de trois ou quatre, leurs petites armoires bien rectilignes; quand on sentait ces courants d’air glacé se faufiler dans son cou, on ne pouvait se garder de songer à l’un de ces lieux emplis de mystères et de toiles d’araignées et d’évoquer ces vieux collèges de jeunes filles, où les fantômes se cachent, à demi présents dans chacun des gestes quotidiens effectués par les adolescentes. Oui, tel était l’impression que donnait l’internat. Néanmoins, la vie y était chaleureuse et l’ambiance saine, et les pensionnaires s’étaient accoutumées à y vivre quotidiennement.

– Est-ce que tu prends ta douche ce soir ? demanda soudain Hélène à sa voisine. Juliette, absorbée par son livre et par la musique qui hurlait dans ses oreilles, ne répondit pas.

– Oh ! Tu prends ta douche ce soir ou demain matin ?

Juliette n’eut aucune réaction. Excédée, Hélène se leva sans bruit, s’empara du walkman et l’éteignit brusquement. Juliette sursauta, enleva les écouteurs de ses oreilles et se retourna.

– Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

– Je te demande si tu prends ta douche ce soir !

Irritée par l’irruption d’Hélène, elle bougonna entre ses dents :

– Bof…’pas envie…’ferai demain…

Puis elle enclencha le baladeur et reprit sa lecture. Hélène soupira et s’empara de son magazine. Ainsi se passait chaque soir, avec le même rituel monotone.

Ainsi se serait passé chacun des soirs, si un incident  ne s’était pas produit dans ce même dortoir. Plusieurs élèves avaient disparu sans laisser de trace alors qu’elles prenaient une douche, et leur disparition était toujours précédée d’un grand cri qui glaçait le cœur de toutes les adolescentes.

Et la peur s’installa, peur qui grandissait chaque jour et à chaque disparition. On n’osait plus prendre sa douche le soir, on n’osait plus rester seul dans le dortoir. Déjà cinq élèves avaient disparu et le bruit s’était répandu dans toute la région.

Au milieu de cette ambiance lourde et glacée, Hélène et Juliette se sentaient emplies de terreur.

Mais l’horreur survint en une longue, très longue nuit.

Cette même nuit, Juliette s’éveilla brusquement. Elle entendait distinctement, quelque part dans le dortoir mais étrangement près, un bruit régulier, rapide et étouffé, un bruit qui lui rappelait une coccinelle sur du carrelage… « tip-tap, tip-tap… » : Les bruits se percutaient au silence habituel du dortoir, c’est à dire un silence entrecoupé de ronflements, pleurs étouffés et autres voix étranges. Mais ce bruit-ci était bien loin de ressembler à l’une de ces manifestations diverses communes à tous. Juliette se retourna alors et vit Hélène, les yeux ouverts, fascinée, fixant un point invisible devant elle, d’où semblait provenir les « tip-tap » mystérieux et qui faisait mine de se déplacer. Mais Juliette avait beau écarquiller les yeux, elle ne voyait rien. Soudain, Hélène se leva, semblant suivre le menu tapotement et Juliette, curieuse de voir ce que c’était, la suivit. Telle une somnambule, Hélène se dirigea vers les douches, suivie de Juliette et précédée par les « tip-tap » ininterrompus. Sans se soucier d’un éventuel danger, Hélène s’engouffra précipitamment dans une des douches. Il y eut un silence, puis un cri retentit dans le dortoir. Juliette se précipita dans la douche: Hélène avait disparu.

2

Le lendemain, Juliette se sentait seule et un peu déprimée. Témoin de l’affreuse scène, elle ne pouvait s’empêcher de penser à ce qui était arrivé. Bien qu’un peu angoissée, elle voulait savoir ce qu’Hélène avait vue et résolut de se rendre la nuit même dans les sanitaires, persuadée qu’elle était qu’il allait s’y passer quelque chose. Elle décida alors d’en parler à Manu, la copine d’Hélène, qui séjournait dans le dortoir voisin.

Dès qu’elle eut vent de l’histoire, déjà forte attristée par la disparition d’Hélène, Manu ordonna – ordonna était le mot, car elle était très autoritaire – à Juliette de partir à la recherche d’Hélène.

Juliette n’était pas aussi décidée:

– Mais j’ai la trouille, moi, toute seule, dans les douches, et puis, ‘parait qu’il y a des fantômes ! Ah non, si j’y vais, tu m’accompagnes, hein ?

Manu soupira :

– Si c’était moi qui avais disparu, je crois que je n’aurais pas trop compté sur toi pour me retrouver ! Enfin… si c’est ce que tu veux, rendez-vous cette nuit devant ton lit !

Et la nuit vint. Trop vite, au goût de Juliette. Aux environ de minuit, celle-ci fut réveillée en sursaut par une main lui tapotant l’épaule. Elle se retourna et vit Manu, déjà prête à affronter tous les dangers. Juliette se leva en grommelant et elles allèrent toutes les deux vers les douches. Mais à présent, l’enthousiasme de Manu avait sensiblement baissé, voire disparu. Au fur et à mesure qu’elles s’approchaient de l’endroit fatidique, Manu s’accrochait désespérément au bras de Juliette tandis que celle-ci ralentissait le pas.

Manu parla la première:

– Finalement, je ne sais pas si c’était une bonne idée…

– Moi, je crois que c’était une très mauvaise idée!

Il y eut un silence. Puis Manu reprit :

– J’ai la trouille…

– Moi aussi!

– On fait demi-tour?

– Comme tu veux…

Mais, pendant qu’elles parlaient, ni l’une ni l’autre ne se rendirent compte qu’elles étaient arrivées dans les  sanitaires. Elles regardèrent alors avec suspicion chaque recoin de la pièce, puis se rassurèrent.

– Eh ben, tout à l’air normal ! prononça Manu sans conviction.

– Mais je t’assure que…

Manu s’emporta, honteuse de s’être laissée impressionner :

– Tu m’assures, tu m’assures… qui me dit que tu n’as pas fait un cauchemar ! Je n’ai entendu aucun « tip-tap », pour l’instant, et toi ? dit-elle aigrement.

Juliette, exaspérée, répliqua :

– En tous cas, Hélène a disparu, donc il y a forcément eu quelque chose. Je ne l’ai pas rêvée, cette disparition, que je sache !

– Bon, OK. Admettons. Mais où veux-tu que nous cherchions ? Il n’y a rien ! Aucun indice, aucune trace qui pourrait nous guider ! J’espérais trouver quelque chose, moi, en venant ici ! Alors dis-moi ! Que faut-il faire ? Entrer dans les douches ? Regarde ! (Manu ouvrit soudain la porte d’une des douches.) Il n’y a rien ! Absolument rien ! Et tu veux me faire croire qu’Hélène y a disparu mystérieusement, après avoir suivi des « tip-tap » imaginaires ? Non, mais tu dérailles, ma pôv’fille !

– Oh, tu m’énerves ! lança Juliette avant de partir.

– Eh attends !

Manu, effrayée à l’idée de rester seule dans cet endroit, la suivit. Aucune des deux n’eut l’idée de s’approcher du lavabo ; peut-être alors auraient-elles entendu une petite voix susurrer : « A l’aide, au secours ! ».  Mais elles étaient déjà retournées se coucher.

3

Le lendemain, Manu et Juliette se concertèrent. Il fallait retourner dans les sanitaires, il fallait savoir ! Elles décidèrent d’y revenir le soir même.

– Le mystère est sûrement dans les douches, là où les filles ont disparu, suggéra Juliette, il faudrait y rentrer pour découvrir le moyen de leur disparition, à mon avis !

Manu réfléchit.

– Peut-être, mais je suis d’avis, moi, qu’on y aille avec d’autres personnes. A deux, c’est trop dangereux !

– Et qui veux-tu qu’on emmène ? Annabelle, peut-être ? ricana Juliette. On mettrait trois ans pour la retrouver, notre Hélène !

– Tu as peut-être raison…et Florence ?

– Je n’ai pas trop confiance en elle. Je crois que j’en parlerais plutôt aux jumelles. Elles sont sympas.

– Eh ben oui ! Pourquoi pas les jumelles ?

Mais Juliette s’attrista:

– C’est con qu’on soit les seules internes. J’aurais bien voulu que Sandy ou Evelyne soit là…

– Et tu crois que je ne regrette pas mes copines, moi ? Mais on va en parler à Céline et Marjorie. Je suis sûre qu’elles seront d’accord pour nous accompagner !

Et ainsi fut fait. Elles en parlèrent aux deux filles et obtinrent leur approbation. Elles étaient maintenant quatre. Mais, pendant la conversation, dans la salle d’étude, Florence s’était approchée et avait tout entendu.

– Eh ! Bande de salopes ! Vous m’avez oubliée ! Je veux être de l’expédition, moi aussi ! Gare aux monstres et aux fantômes, Florence est de la partie !

Et elle partit de son rire bruyant et très repérable.

C’est donc à cinq qu’elles se retrouvèrent le soir. Juliette, Manu, Céline, Marjorie et Florence se dirigèrent ensemble vers l’endroit mystérieux où avaient eu lieu toutes les disparitions. Le dortoir était silencieux. Elles entrèrent et lentement, avancèrent vers les douches. Là, elles s’arrêtèrent et se concertèrent.

– Apparemment, il ne se passera rien, dit Juliette.

– Il faut peut-être attendre, suggéra Manu.

Mais tandis qu’elle parlait, un menu tapotement se fit entendre, une sorte de « tip-tap » intermittent.

– C’est le tip-tap de l’autre nuit ! s’écria Juliette.

Céline, Marjorie et Florence se précipitèrent vers l’endroit d’où provenait le son. Mais Juliette et Manu restèrent en arrière.

– T’as entendu ? souffla Juliette à Manu. Celle-ci se retourna. D’un des lavabos sortait une voix fluette :

– Au secours ! Sortez-moi de là ! Aidez-moi !

Juliette se rendit vers celui-ci, et Manu la suivit. Le spectacle qu’elles y virent leur coupa le souffle : l’un des lavabos était bouché, non par une cochonnerie banale, mais par une petite chose qui essayait tant bien que mal de sortir en se tortillant dans tous les sens et en se lamentant. Juliette la pris par un bras et la tira brusquement. La « chose » se débloqua et tomba sur la paroi lisse du lavabo.

– Oh, là, là ! Je suis toute décoiffée ! Regardez un peu ce que vous avez fait à ma robe! Misère ! Et mon rouge à lèvres qui est parti ! Quelle clocharde je fais ! Mais la cause est que j’ai encore grossi ! Il faut dire qu’un rien me fait prendre du poids… Regardez-moi ces hanches ! Pas étonnant que je reste coincée dans les conduits des lavabos !…

La « chose » était une petite femme de trente-cinq centimètres, dodue mais très agile. Malgré ses hanches un peu fortes, elle était assez jolie, fardée et maquillée, vêtue d’une robe moulante, toute de dentelles et de rubans. Ses bras et son cou étaient ornés de bijoux et son abondante chevelure blond-roux tenait miraculeusement sur sa tête en un énorme chignon décoré d’une rose.

– Qui… qui t’es, toi ? demanda Juliette.

La petite lutine s’arrêta et releva la tête.

– Ah ! C’est vous. Hum… je suis une danthienne, et je m’appelle Stéphanie.

Juliette retint un rire et Manu sourit. Cela parut vexer la petite créature.

– Qu’est-ce qu’il y a de drôle ? Figurez-vous que cela fait deux nuits que je suis coincée dans ce lavabo ! Moi qui parcours depuis des années, toutes les nuits, cette maison ! J’allais, comme d’habitude, chiper un peu de parfum et de maquillage pour ma toilette de la nuit, quand, soudain, j’ai glissé et me suis coincée dans le conduit… encore heureux que je reste invisible pendant le jour ! Oh, là, là…

– Par où es-tu rentrée ? demanda Manu.

– Par la douche, voyons ! Attends, je vais vous montrer.

La petite chipie descendit avec une agilité extraordinaire le long du lavabo et se dirigea vers la douche.

– Va prévenir les autres, dit Juliette à Manu, je la suis !

Et Juliette s’engouffra dans la douche. Il y eut un silence, puis un grand cri retentit. Manu et les autres se précipitèrent. Juliette avait disparu, et la petite danthienne aussi.

 4

Quand Juliette reprit connaissance, elle se sentit tomber dans l’eau, couler puis remonter à la surface. Elle ouvrit les yeux et vit à l’entour un paysage marécageux très étrange. Au dessus d’elle, une petite voix susurra : « Eh bien, pour  une arrivée, c’est une arrivée ! » Elle leva la tête et vit, sur la rive toute proche, Stéphanie, la petite danthienne, qui se recoiffait tranquillement devant un éclat de glace. Juliette nagea jusqu’à la rive.

– Beurk ! C’est dégoûtant, ici ! Et c’est de là que tu viens ? dit-elle à la danthienne.

– C’est très bien, ici ! Mis à part la zone de marécage, qui, il est vrai, est assez lugubre, mon petit peuple et moi y vivons très bien.

Juliette fit la moue.

– Parce que vous êtes plusieurs ?

Puis elle se mit à observer autour d’elle en murmurant.

– C’est dingue, ça, je vis en plein rêve ! Ça existe vraiment ? Pincez-moi, je crois cauchemarder !

Et elle entreprit d’essorer ses vêtements en s’adressant à Stéphanie:

– Et on est où, au fait ? C’est quoi, ce décor de film d’horreur ?

– Film d’horreur, film d’horreur… ‘faut pas exagérer ! Bon, bien sûr, le moyen pour y aller est assez surprenant…

– Surprenant ? Mais le coeur m’a manqué, moi, quand  le sol de la douche a basculé ! J’ai cru que j’allais m’écraser aux antipodes ! Mais, au fait, ce ne serait pas ce qui est arrivé à Hélène ? Si ça se trouve, elle est perdue à quelques mètres de moi !

– Non, si il y a eu toutes ces disparitions, je crois plutôt que c’est LUI qui en est la cause.

– « Lui » ? Mais qui ? Dis-moi ! Et où est-ce qu’on est ?

– Nous sommes… dans l’âme du lycée !

Et elle avait parlé d’une manière si solennelle que Juliette éclata de rire.

– l’âme du lycée ? Et ben, si c’est vrai, le décor s’y prête !

Mais elle s’arrêta soudain. Elle venait d’entendre des bruits de voix. Elle s’élança derrière un rideau d’arbres et vit Sandy et Evelyne qui discutaient bruyamment :

– Mais où sommes-nous ? Pince-moi, je rêve !

Juliette s’approcha:

– Ben, qu’est-ce que vous faîtes là ?

Evelyne répondit la première:

– Figures-toi qu’on se pose exactement la même question, Sandy et moi ! ! Et toi, qu’est-ce que tu fous ici ?

– Ben, c’est Stéphanie qui m’a amené ici ! Par la douche de l’internat ! C’est compliqué, je vous expliquerais !

– Stéphanie ? C’est qui, Stéphanie ?

La danthienne s’approcha.

– Je m’appelle Stéphanie, en effet, et j’en suis fière!

Sandy la regarda, regarda Juliette et éclata de rire.

– C’est elle, Stéphanie ? Elle est tordante !

La danthienne prit un air dédaigneux et s’éloigna en marmonnant.

– Pfff… Ces humains ne comprennent vraiment rien !

Les trois filles la laissèrent et se mirent à se raconter leur aventure.

– Figures-toi, dit Sandy, que j’ai entendu cette nuit un bruit venant de ma douche. Je m’suis levée et j’ai été voir…

Evelyne l’interrompit:

– Je suis allée voir !

Sandy, que l’école n’intéressait pas en premier lieu, corrigea en bredouillant, sur la demande d’Evelyne, « l’intello » du groupe.

– Ouais… bon…s’tu veux…En tout cas, quand je suis rentrée dans ma douche (elle jeta un regard de triomphe à Evelyne), le sol a basculé et je me suis retrouvée ici !

Evelyne répliqua:

– Ouais, c’est exactement ce qui m’est arrivé, à moi aussi !

Sandy continua :

– Mais on est où, ici ?

Juliette répondit :

– La danthienne – c’est Stéphanie, je vous expliquerais – m’a dit qu’on était dans « l’âme » du lycée!

Evelyne se redressa :

– Mais c’est fou ! On est devenu fou ! Ca n’existe que dans les contes fantastiques, genre « Le Seigneur des Anneaux », ce genre de conneries !

– Ouais… et pourtant, c’est vrai ! Et, à mon avis, c’est ce qui est arrivé à Hélène et à toutes les internes disparues ! Mais j’vais vous expliquer…

Et Juliette entreprit de raconter toute l’histoire aux autres filles.

– Il faut retrouver Hélène ! dit Sandy.

– Ouais… à l’attaque ! reprit Evelyne.

Et les trois filles partirent à l’aventure.

5

Elles déambulaient dans la végétation luxuriante de ce pays étrange  depuis déjà une petite demi-heure, lorsque Sandy demanda soudain :

– Mais, au fait, pourquoi sommes-nous ici, nous ? Il ne devrait logiquement y avoir que Juliette !

Evelyne réfléchit :

– Sans doute qu’on a voulu nous attirer ici. Je ne vois pas, sinon…

– Mais qui ? demanda Juliette. La danthienne a parlée de « Lui ». Qui c’est, « Lui » ?

– Que de mystères ! répliqua Sandy. Mais au fait, elle est où, ta danthienne ?

Soudain, les trois filles entendirent des rires derrière elles. Elles se retournèrent et virent une multitude de petites personnes, en compagnie de Stéphanie.

– Voici mon peuple, dit Stéphanie, nous nous promenons toutes dans chaque dortoir, la nuit.

Les danthiennes étaient toutes habillées de frous-frous et de dentelles, fardées, blondes, brunes, châtains ou rousses, leur abondante chevelure retenue sur la tête en un même chignon, toutes un peu fortes mais agiles.

– Haaa… murmura Juliette, des tas de chipies, des milliers de Stéphanie n°2… quelle horreur ! !

Evelyne s’avança:

– Vous pourriez nous dire comment on sort de cette forêt marécageuse détestable ?

L’une des danthiennes, une rousse flamboyante habillée d’une petite tunique romaine verte qui avait dit s’appeler Désirée, s’approcha, indignée.

– Comment ça, détestable ? Vous avez entendu, les filles ? Elles trouvent notre forêt détestable ! Eh bien, si c’est comme ça, on ne vous dira pas le chemin !

– T’aurais mieux fait de la fermer ! suggéra Juliette.

Sandy poussa un soupir :

– Venez, les filles, on se débrouillera sans ces petites pestes !

Mais le temps qu’elle dise ça, le petit peuple avait déjà disparu. Ne restait que Stéphanie, un peu embarrassée.

– Bon, eh bien, je crois que je dois m’en aller. A la prochaine, et faites attention à « Lui » ! Lors de votre parcours, vous rencontrerez sûrement d’autres « petites personnes » : dites-leur bonjour de ma part et ayez toujours confiance en eux. Nous, les Alfs, sommes en général très serviables. Méfiez-vous cependant si vous rencontrez des gobelins, des trolls, des korrigans ainsi que de la tourmentine. Et surtout, ne vous approchez pas de l’eau! Des êtres maléfiques y vivent. Sur ce, je vous quitte !

Maintenant, les trois filles étaient seules, bien seules, dans ce monde qui n’était pas le leur…

6

Sandy, Juliette et  Evelyne marchaient depuis maintenant une heure et la forêt n’en finissait pas. Juliette s’arrêta soudain :

– Vous savez pas les filles ? J’ai faim, je crève de faim.

– Moi aussi je crève la dalle! dit Sandy.

Les trois filles s’assirent dans l’herbe.

– Moi j’ai plutôt soif ! répliqua Evelyne, y’a pas une source pure dans le coin ?

Juliette fit une grimace:

– T’as vu la gueule des mares ? Personnellement ça me tente pas, moi.

Mais tandis qu’elles parlaient, Evelyne s’approcha d’un étang d’où se dégageaient des vapeurs maléfiques.

– Venez voir, les filles ! Venez voir ! s’écria-t-elle soudain.

Juliette et Sandy accoururent. Dans l’eau noire et polluée, elle virent une forme sombre s’approcher à grande vitesse sous l’eau. Soudain, un bras sortit de l’eau et s’agrippa à la cheville de Sandy. Celle-ci hurla, suivie de Juliette et d’Evelyne. Un rire joyeux et une petite tête jolie et souriante sortirent de l’eau.

– Bouh ! Je vous ai fait peur ?

La chose, qui était une sorte de gnome aux oreilles pointues, aux grands yeux humides et à la peau verte, éclata de rire.

– C’est quoi, ça ? demanda Sandy.

– « Ça », c’est un houzier, qui s’appelle Benoît! répliqua la créature.

Evelyne se fâcha:

– Et  ben ! Tu peux te vanter de nous en avoir foutu, une de ces frousses !

– C’était pour rire, voyons ! fit le houzier, soudain inquiet : mais qu’est-ce que vous faîtes là ? Les parages ne sont pas très recommandables pour de jolies jeunes filles comme vous. La preuve, j’y suis !

Et un nouvel éclat de rire accompagna les paroles du petit ondin.

– Nous cherchons une amie, qui a disparue. Tu saurais pas où elle est, par hasard? s’écria Sandy.

Le visage facétieux s’assombrit.

– Il vous faut chercher du côté de l’Ame du Claudel, si vous voulez trouver votre amie…

– L’Ame du lycée ? Mais… dit Juliette, la danthienne nous a dit que nous étions en plein dedans !

– Les danthiennes sont fourbes et menteuses, je vous conseille de ne pas vous frotter à elles ! Non, nous sommes aux proximités de l’Ame du lycée.

– Et à quoi ça ressemble ? demanda Evelyne.

– C’est une immense demeure, commandée par Lui.

– Qui ça ? s’écrièrent en même temps les trois adolescentes.

– Lui, le seigneur de ces lieux. Si votre amie a disparu, elle est sûrement entre ses mains. Le jeune houzier baissa la voix. Il est cruel, je plains votre amie. Et il a des émissaires invisibles partout. A votre place, je filerais vite fait dans le monde des mortels, juste au dessus.

– Ben justement, dit Evelyne, on sait pas comment faire.

– Si vous voulez mon avis, allez voir de ma part Morqui, le brownie. Il est très sage et saura vous conseiller. Vous le trouverez dans la Hutte Sauvage, dans une clairière, à votre droite. Et n’allez plus traîner près des étangs. Vous avez eu de la chance de tomber sur moi, gentil houzier, mais si vous étiez tombé sur Louis Courtois, vous seriez déjà mortes égorgées à l’heure qu’il est. Et j’ai entendu dire que les trois compères Kludde, Osschart et Roeschaard rôdaient par ici. Méfiez-vous ! Dans la forêt, faîtes confiance aux Alfs en général, mais évitez la tourmentine. Bon, bonne chance !

Et Benoît plongea, laissant derrière lui les remous de l’eau.

– Vous avez entendu ? demanda Juliette, ça fait la deuxième fois qu’on nous met en garde contre Tourmentine. Je me demande bien qui ça peut être.

– Pour l’instant, le principal est d’aller trouver Morqui, qui nous dira où est Hélène ! répliqua Sandy. Et les trois filles repartirent.

7

­– La Hutte sauvage… c’est bien ça ! dit Evelyne. Elles se trouvaient dans une petite clairière ensoleillée où trônait une petite cabane de bois devant laquelle se dressait une pancarte qu’Evelyne venait de lire. Sandy s’avança et frappa à la porte. Elle s’entrouvrit et laissa apparaître un petit homme de vingt centimètres, couvert de poil, vêtu d’une petite tunique brune. Il avait un aspect sage et vénérable.

– Vous êtes bien Morqui, le brownie ? demanda Juliette . Le petit être hocha la tête.

– Vous pouvez nous conseiller ? On recherche une amie à nous, Hélène qu’elle s’appelle, dit Sandy. Le brownie ouvrit la porte et leur fit signe d’entrer. L’intérieur de la hutte était empli de livres et de parchemins en désordre. Le lutin prit la parole.

– Je suis la conscience de ce lycée, l’âme errante. La nuit, je vais de classes en classes, j’aide les professeurs à finir leurs corrections, j’écris les réponses sur les tables, la veille des interros, pour aider les élèves, je lave les graffitis la nuit suivante, pour ne pas donner du souci aux profs. C’est moi qui range les craies, lave les éponges. Je m’infiltre dans l’inconscient des élèves pour les aider à trouver les réponses lorsqu’ils sont au tableau et des professeurs pour les empêcher de faire des erreurs. Et quand les humains sont trop ingrats, je m’infiltre dans le cerveau des élèves pour leur faire oublier la leçon ou leur manuel et dans le cerveau des professeurs pour leur faire prendre du retard, faire des fautes de calcul lors de leur correction ou tomber dans les escaliers. Tous les petits bonheurs ou les petits tracas du lycée, vous me les devez, et ça, personne ne le sait… mais je suis bavard. Il se passe des choses étranges ces temps-ci. Des choses que je ne peux pas comprendre. Je ne suis pas intelligent, je fais tout par instinct. Cependant, je sens qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Une force essaye de me commander. Une force inconnue. Tout a changé ici. Si vous voulez retrouver votre amie, la meilleure façon est de vous laisser conduire à la Demeure par une de mes amies, car j’ai perdu mon esprit, et je ne puis plus agir librement.

Sandy, Juliette et Evelyne étaient restées debout et avaient écouté l’intarissable lutin. Quand celui-ci eut fini, il y eut un silence. Puis il reprit la parole:

– Mais je suis bavard. Avez-vous faim, ou soif ? Voulez-vous vous asseoir, le temps que je vous prépare quelque chose ?

Les filles acceptèrent volontiers. Peu de temps après, elles avaient devant elles une multitude de mets étranges mais succulents. Elles engloutirent le tout en un rien de temps, car la marche dans la forêt les avait affamées. Enfin, elles remercièrent le brownie.

– Quand vous partirez, dit Morqui, surtout, attendez devant le gros chêne. Deux pucks, les amies dont je vous avait parlé, viendront vous guider.

Puis elles prirent congé de lui.

8

Dehors, elles trouvèrent les deux petites pucks, charmantes lutines aux yeux noisette et à la chevelure de jais, délicieuses enfants de Pan aux pieds ensabotés, vêtues d’une petite toge et coiffées de milliers de fleurs.

– Salut! dit l’une d’elles. Je suis Anne-Laure, et voici Anne-Lise, ma copine ! (Ne vous inquiétez pas, elle est un peu folle, mais c’est normal ! Hi hi !)

– Parle pour toi ! Moi je suis sensée, contrairement à toi! Enfin, comme voulait dire mon amie, on va vous guider jusqu’au château !

– Allons-y go! J’espère que vous allez vite parce qu’on ne va pas traîner, vu qu’il y a des tourmentines dans les parages.

Les trois filles, n’ayant pas prononcé un seul mot, s’élancèrent dans la forêt avec les  deux agiles, rieuses et bavardes petites pucks. Mais Juliette s’interrogeait encore sur le sens du mot « tourmentine ».

Au bout de deux heures de marche, elles arrivèrent dans une région sombre et dégarnie, surmontée d’un immense château noir et effrayant. Juliette, Sandy et Evelyne frémirent en observant la silhouette obscure de la demeure, qui semblait sortie d’un conte fantastique.

– Brrr…fit Evelyne, je n’aimerais pas habiter ici, personnellement !

– Ni moi non plus! répondit Juliette.

Les deux pucks s’arrêtèrent.

– Nous allons vous quitter là, si vous le voulez bien, car passé cette frontière, nous sommes en territoire maléfique où il n’est pas bon d’aller, pour nous pauvres lutines. A partir de là, faîtes attention, c’est Son territoire et il a des espions partout. Au revoir et bonne chance !

– Merci, mais je crois que « merde » nous serait plus approprié, parce que la chance, pour l’instant, elle nous aime pas… dit Sandy.

Sur ce, elles avancèrent dans un sentier caillouteux qui menait à la grande porte noire.

9

Sandy fixait tristement un filet humide qui s’écoulait en silence sur la pierre grise et froide. Elle frissonna. L’histoire qui avait pourtant bien commencé était en train de tourner au cauchemar. Sandy jeta un regard circulaire sur sa cellule. Il y faisait très sombre, mais ses yeux s’étaient vite habitués à l’obscurité et elle distinguait maintenant les quatre murs étroits qui l’entouraient. Une petite porte, devant elle, laissait échapper par le bas un faible filet de lumière qui éclairait juste assez les dalles froides du sol. Sur sa petite paillasse, Sandy se recroquevilla. Un rat traversa la cellule, venu d’on ne sait où, et disparut dans l’ombre. La jeune fille retint une larme. Qui allait la retrouver dans cet humide cachot, au milieu de ce pays extravagant? Elle allait mourir ici et personne ne le saurait. Cette fois-ci, la larme coula sur sa joue. Elle essaya de se souvenir, mais tout était confus dans son esprit.

Juliette, Evelyne et elle marchaient sur le sentier, sous une petite bruine qui avait commencé depuis peu de temps. Le paysage était sordide, de rares oiseaux poussaient leur lugubre cri dans la grisaille du ciel. Des ronces pullulaient autour du sentier, et les quelques arbres courbaient piteusement leurs branches sans feuille par dessus la tête des adolescentes. Au loin, l’immense forteresse se dressait, telle une menace pour nos trois héroïnes. Soudain, Evelyne, restée un peu en arrière, avait poussé un cri. Sandy s’était retournée, mais une main velue s’était posée sur ses yeux, l’empêchant de voir, et elle avait senti une masse s’abattre sur sa tête. Elle avait perdu connaissance, et quand elle s’était réveillée, le noir de la cellule l’avait frappée. Maintenant, elle sentait la douloureuse bosse sur son crâne et ruminait des idées noires.

Plus loin, ignorant combien Sandy était proche, Evelyne était couchée sur sa paillasse, l’esprit habité par d’aussi sombres pensées, dans une cellule absolument identique à celle de Sandy. Les deux filles se demandaient, chacune de leur côté, dans quel cauchemar elles étaient entrées, dans une prison introuvable, hors du temps et de l’espace, condamnées, comme elles le pensaient, à mourir de faim et de soif. Mais ce qui les attendait était bien pire…

Laissons les à leur triste sort et intéressons-nous plutôt à celui de Juliette, qui était bien loin de soupçonner la situation de ses amies, voire même son propre sort. Voyageant à travers l’espace-temps, elle planait dans des rêves exquis, et se souciait peu de la question.

10

Juliette fut réveillée par une voix qui lui parlait. Elle ouvrit les yeux. Elle était dans le noir le plus complet et ne voyait absolument rien. Cependant, après quelques temps, elle commença à distinguer la matière froide sur laquelle elle reposait. Cela ressemblait à une sorte de plastique lisse et froid qui, elle s’en rendait à présent compte, brillait d’une vague luminosité. Mais ce qui la choqua le plus était ces courants d’air glacé qui s’infiltraient sous ses habits légers. Après quelques secondes de réflexion, Juliette en vint à cette conclusion : Elle était bel et bien à l’extérieur, mais où ? Elle n’en savait strictement rien. Lorsque le son de sa propre voix lui parvint, elle crut d’abord que ce n’était pas la sienne, mais celle d’une étrangère.

– Où est-ce que je suis encore ?

La voix, qui jusqu’ici n’émettait que des sons incompréhensibles, sans doute dans une langue qu’elle ne connaissait pas, lui répondit, en français :

– Cela n’a pas d’importance. Tu as été choisie par le Petit Peuple de l’internat pour sauver celui-ci.

– C’est quoi encore c’t’histoire ? Moi, choisie ? Et d’abord, elles sont où, Sandy et Evelyne ?

– Peu importe ! Elles ont été écartées pour le moment. Ne t’inquiète pas, nous ferons tout pour qu’elles soient hors de danger. Elles sont un peu maltraitées pour l’instant, mais elles vont s’en sortir.

– Bon, OK. Maintenant, où est-ce que je suis ? Qui êtes-vous ? Pourquoi je suis choisie ?

– Tu es en train de voyager dans le temps, je suis un représentant des Alfs, et tu as été choisie pour sauver l’internat. C’est clair, comme ça ?

Juliette fit une grimace.

– Bof, pas tellement. D’abord, j’aimerai bien y voir quelque chose dans ce trou noir !

– Ne râle plus, nous sommes bientôt arrivés. Tu vas te rendormir. Quand tu te réveilleras, tu seras dans la peau d’une interne vingt ans auparavant, c’est à dire en 1975…

– Mince alors ! Cinq ans avant ma naissance !

– …Ta mission sera de conjurer la malédiction qui pèse sur cet internat.

– Eh mais ! Je sais pas comment faire, moi ! J’suis pas un agent secret ! Vous auriez dû appeler James Bond ou Matahari !

– Tu n’as qu’à te fondre parmi les élèves pour une nuit! Ce n’est pas compliqué, non?

– Pfff… biensûr, ‘fallait que ça tombe sur moi !

Mais elle n’eut pas le temps de continuer, car elle s’évanouit une deuxième fois.

11

Pendant ce temps, Sandy se morfondait au fond de sa cellule. Soudain, elle vit la porte s’entrouvrir, et une petite personne apparut sur le seuil. Petite lutine gracieuse, vêtue d’une longue robe paysanne, semblant sortir d’un film médiéval et coiffée d’un long bonnet rouge, elle se déplaçait à pas feutrés, d’une manière très féline et sensuelle.

– Chut ! Je suis l’envoyée du Petit Peuple pour te délivrer, chuchota-t-elle à Sandy. Je suis une lupronne, plus communément appelée lutine, tout simplement.

– Eh ben ! C’est pas trop tôt. Ca fait des lustres que j’moisis au fond d’ce trou !

La lutine parut vexée et s’éclipsa d’un air dédaigneux. Sandy se leva et ouvrit la porte. Elle découvrit un long couloir semi-éclairé où défilaient des portes toutes semblables. Une des portes s’était ouverte et Evelyne apparut, un peu plus loin. Les deux filles se rejoignirent et discutèrent un peu en longeant chacune des portes, contentes de s’être retrouvées.

 Soudain Evelyne poussa un cri. Au dessous d’une des portes sortait un bras osseux et griffu.

– Délivrez-moi, dit une voix caverneuse, délivrez-moi !

Evelyne se recula précipitamment. De toutes les portes sortaient  des voix qui se voulaient gentilles et suppliantes mais qui étaient tout simplement effrayantes. De dessous de chaque porte sortaient des tentacules, des baves gluante et autres bras osseux. Evelyne et Sandy se bouchèrent les oreilles et accélérèrent le pas. Elles arrivèrent enfin à une porte, l’ouvrirent et se trouvèrent dans une grande salle sombre. Lorsque Evelyne put s’habituer au noir, la première chose qu’elle remarqua fut l’immensité de la pièce dans laquelle elle se trouvait. Sans doute cela était-il dû au fait que celle-ci était totalement vide – ou presque: de rares meubles à l’air antiques et poussiéreux jonchaient la pierre froide et rugueuse du sol. Le tout était vaguement éclairé par une cheminée rustique mais monumentale, situé sur la droite, et Evelyne avait maintenant tout à fait l’impression d’avoir remonter le temps et de s’être retrouvée dans quelque donjon seigneurial, en plein Moyen Age. Un cortège de seigneurs et de dames en costume festoyant au milieu de cette salle ne l’eut étonnée qu’à moitié, dans l’état d’esprit où elle se trouvait. Soudain, une voix se fit entendre:

– Je vous salut, petites mortelles.

La voix venait d’une partie sombre de la salle et les deux filles ne pouvaient voir leur interlocuteur.

– Qu’est-ce que vous nous voulez ? Et elle est où Juliette ? attaqua Sandy d’emblée.

– Vous m’êtes indésirables, mais votre désir de retrouver Hélène était si forte que ces imbéciles d’Alfs vous ont attirés ici.

– Donc, vous savez où est Hélène ! Délivrez la !

– Hélène n’est pas ici, ni aucune des autres filles. Quant à Juliette, les Alfs l’ont choisie pour qu’elle accomplisse une mission.

– Quel genre de mission?

– La mission de conjurer la malédiction, qui a fait de moi, Grand Maître de Paul Claudel, ce que je suis, c’est à dire un tyran sanguinaire et un persécuteur de mon peuple. Je ne peux m’empêcher d’obéir à mes instincts de tueur, et, tous les dix ans, je choisis des victimes dans l’internat. Mais rassurez-vous, Hélène est vivante !

Sandy et Evelyne poussèrent un soupir de soulagement.

12

– Houou… Juliette… tu dors ou quoi ?

Juliette se réveilla au son de la voix. Elle était assise devant sa table d’étude au milieu d’un grand brouhaha.

– Hélène? fit-elle.

Devant elle, Hélène la regardait, bien vivante.

– Ben…et qui veux-tu que ce soit ?

Juliette se redressa et poussa un soupir.

– Tu verrais le cauchemar que je viens de faire ! Horrible… J’était l’élue de je ne sait quoi et…

Soudain un détail l’intrigua. Les tables et les chaises étaient flambant neuves, les murs venaient d’être peint et les lampes brillaient d’un éclat nouveau.

– En quelle année sommes-nous ? s’enquit-elle, alarmée.

– En 1975, pourquoi ? répondit calmement  Hélène. Juliette s’effondra.

– Oh non… fit-elle, le cauchemar n’est pas terminé…

– Cauchemar ? Quel cauchemar ? De quoi tu parles ? J’comprends rien du tout !

– Mais… qu’est-ce que tu fais là, au fait, Hélène ?

– Comment ça qu’est-ce que je fais là ? Je suis à l’internat, avec toi, depuis la rentrée !

– Mais non, voyons ! Souviens-toi ! Tu avais disparu dans la douche, et j’étais partie te rechercher !

– Juliette ? Tu es malade ? Ca ne va pas ? fit Hélène d’un air conciliant. Juliette s’énerva :

– Mais rappelle-toi ! C’était il y a quelques jours, dans vingt ans…enfin je me comprends !

– Tu as peut-être de la fièvre ! Tu veux qu’on aille voir l’infirmière ?

Juliette se prit la tête dans ses mains.

– Je crois que tu devrais plutôt appeler Prémontré, je deviens folle…

– Non, tu n’es pas folle ! fit une voix derrière elle.

Juliette se retourna. Elle vit un petit être roux, assis sur la table voisine, gai et souriant, ne dépassant pas les quinze centimètres. Il sauta lestement sur le sol et vint la rejoindre.

– Je suis Kevin, le pixie. Pas la peine de crier, personne ne peut me voir. Et ne raconte pas ce qui t’arrive, personne ne te croirait.

– Ce qui m’arrive, ce qui m’arrive… si seulement je le savais! marmonna-t-elle.

– Tu es ici pour rompre une malédiction. La chose devant se passer ce soir, je suis ici pour t’aider, car tu n’as pas l’air très douée… je ne sais pas ce que les autres t’ont trouvé… enfin…

– Et Hélène, qu’est-ce qui lui arrive, à Hélène ?

– Elle est victime de la tourmentine, et ne se souvient de rien. Seule une parisette pourrait rompre le maléfice… Ne t’inquiète pas, va ! Je vais t’en trouver une avant demain !

– Donc à ce soir ?

– A ce soir!

– Vivement que ça finisse, j’en ai plus qu’assez ! murmura une dernière fois Juliette.

13

Selon le désir de Juliette, le soir arriva bien vite. Les surveillantes avaient à peine éteint la lumière que Juliette se leva et entreprit de se rhabiller. Mais elle ne voyait aucune trace de Kevin, et cela l’inquiétait. Soudain, elle entendit des rires et des voix : Kevin apparut, accompagné de trois charmantes petites personnes riantes et enjouées, aux cheveux d’herbe et aux habits multicolores.

– Je t’ai ramené des Parisettes pour ton Hélène ! fit le pixie.

L’une des trois jeunes filles s’avança gracieusement:

– Alors comme ça, il y a encore une victime de la tourmentine ? Nous sommes très demandée en ce moment ! Je suis Céline, et voici Fabienne et Aurélie, mes deux camarades.

– Enchantée ! C’est Hélène qui est victime de la tourmen…quelque chose !

– On s’en occupe, ne vous inquiétez pas ! fit Fabienne.

– Ouais ! On est là pour ça, ne vous en faites pas ! dit Aurélie.

Et les trois lutines éclatèrent de rire. Devant cette explosion de joie, Juliette sourit. Mais Kevin lui rappela sa mission et elle s’assombrit.

– Ah, oui, c’est vrai… qu’est-ce qu’il faut que je fasse ?

– Tu vas rentrer dans les sanitaires: Sous l’un des lavabos, il y a une petite boîte. Surtout, ne regarde pas ce qu’il y a dedans ! Tu la prendra et me la donnera, le reste je m’en occupe !

– C’est tout ? Eh ben ça va, c’est pas trop dur !

– Ne parle pas trop vite ! fit Kevin.

 Sans l’écouter, Juliette partit dans les sanitaires. Elle trouva la petite boîte sous le lavabos, une minuscule boîte de bois peint et verni, à l’air neuf et brillant, et s’apprêta à la remettre au pixie. Mais dès qu’il fut en sa possession, elle eut une envie irrésistible d’en voir le contenu. Elle essaya de résister à la tentation, mais une force invisible semblait lutter contre son esprit et la forcer à abandonner. Juliette était une fille qui ne savait que très peu résister à ses tentations, ce qui fit que bientôt, n’y pouvant plus, elle ouvrit la boîte précipitamment et en ressentit un grand soulagement, comme si elle s’était débarrassée d’une démangeaison aussi douloureuse que désagréable. Cependant, ce sentiment fut bientôt supplanté par un sentiment de peur, de honte et de remords successif. Sentiment de peur tout d’abord lorsqu’elle vit un énorme bourdon s’échapper de l’intérieur du coffret et voleter bruyamment dans la salle; en effet Juliette avait en horreur tout ce qui était petit, poilu, et plein de pattes, et les bourdons n’échappaient pas à cette classification quelque peu simpliste : celui-ci en particulier lui paraissait particulièrement gros, et le cri qu’elle poussa aurait suffit à réveiller jusqu’à l’internat des garçons, situé une centaine de mètres plus loin. Mais ce sentiment fut vite oublié lorsqu’elle entendit soudain derrière elle une voix faire:

– Malheureuse ! Qu’as-tu fait !

C’était le pixie.

14

– J’l’ai pas fait exprès ! dit précipitamment Juliette embarrassée. Et puis de toute façon, j’vais vous arranger ça !

Elle prit un mouchoir qui traînait dans sa poche, et écrasa le bourdon contre le mur.

– L’âme du Grand Maître ! Tu as tué l’âme du Grand Maître ! s’écria le pixie.

– J’ai encore fait une connerie, n’est-ce pas ? prononça Juliette en grimaçant.

– Au contraire ! Tu as mené ta mission à bien ! Le Grand Maître étant mort, le Petit Peuple du lycée est délivré, et la malédiction n’est plus ! Bien sûr, tuer le bourdon n’était pas exactement prévu, mais c’est tout de même réussi !

En effet, dans le monde d’en dessous, Evelyne et Sandy, prisonnières dans la Demeure, furent témoin d’une scène incroyable : De la partie sombre de la salle où elles étaient avec le Grand Maître, elles entendirent un hurlement qui les firent reculer d’effroi. Une fumée intense envahit la salle, de sorte qu’elles ne voyaient  absolument rien. Quand la fumée se dissipa, un grand silence se fit : le Maître avait disparu.

Mais Juliette était loin de se douter de cela. Alors qu’elle venait d’écraser l’insecte, une voix se fit entendre.

– Ben, qu’est-ce que tu fous dans les chiottes en pleine nuit, Juliette ?

C’était Hélène.

– Laisse tomber, tu peux pas comprendre. Tu vas encore me prendre pour une tarée ! dit Juliette en se retournant.

– Eh, dit donc ! Les murs, ils sont flambants neuf ! Qu’est-ce qui s’est passé ici ?

Juliette la regarda avec de grands yeux.

– Quoi ? Qu’est-ce que t’as dit ?

– Je te demande pourquoi les murs sont flambant neuf ! D’habitude, des parties entières nous restent dans la main quand on s’y appuie !

– Mais alors, tu te rappelles l’internat, Sandy et Evelyne !

– Bien sûr, pourquoi ? Je suis ici depuis le début de l’année, heureusement que je m’en rappelle !

– Et le pixie, où il est ? Et les parisettes ?

– Juliette, ça va pas ? T’es malade ?

Juliette fronça les sourcils.

– Ce coup-ci, tu me l’as déjà fait ! En quelle année sommes-nous ?

– En 1995, pourquoi ?

Juliette poussa un soupir.

– Tu ne te souviens pas ? Les disparitions, dans les douches, et puis toi après !

– Ah oui, je m’en souviens ! Je ne sais pas quoi m’a attiré dans une douche, et puis après… c’est le trou noir !

– Si tu savais, fit Juliette excitée, on a rencontré Stéphanie et elle ne faisait que trente-cinq centimètres ! Et puis, on est tombé dans un pays imaginaire, et y’avait Evelyne et Sandy aussi, et on a vu Benoît, et c’était un hou…quelque chose… et puis on a traversé une forêt, pour te retrouver, et puis Morqui nous a dit que quelque chose de bizarre se passait, et puis y’a Anne-Laure et Anne-Lise qui nous ont accompagné, même qu’elles avaient plein de fleurs dans les cheveux ! Et puis, je sais plus… j’ai voyagé dans le temps, avec Kevin le pixie, j’étais choisie pour remplir une mission, et puis tu te souvenais plus de rien, et puis y’a eu les parisettes, et la tourmentine, et la boîte, et le bourdon, et ma connerie…

– Ta connerie, ça, je m’en serais doutée, mais sinon je ne comprends rien à ce que tu me raconte ! T’es sûre de n’avoir pas rêvé ?

– Mais si ! Enfin non… même qu’on y va par les douches ! Et puis y’a des danthiennes qui vont tous les soirs chiper du maquillage dans les trousses de toilette, et elles restent coincées dans les lavabos, des fois !

– Bon, OK. Admettons. Mais Sandy et Evelyne, elles sont où, alors ?

– Ben j’en sais rien ! Toujours là dessous, je suppose, dit Juliette en montrant la douche.

15

Mais plus bas, les deux filles eurent vite fait de prendre la situation en main: constatant la mort du tyran, elles allèrent l’annoncer joyeusement à tous les Alfs de la Demeure. Le bouches à oreilles fonctionnant, bientôt, une multitude de petits êtres de toute sorte vinrent acclamer leur deux sauveuses, sans savoir qu’elles n’étaient en réalité pour rien dans la disparition du Maître. Cependant, Evelyne et Sandy s’inquiétaient au sujet de leur deux amies, Juliette et Hélène. Elles avaient fouillé tout le château et n’avaient trouvé aucune trace de leur présence. D’autre part, aucun des lutins n’était en mesure de leur procurer des indices de leur disparition et elles commençaient à se demander si elles les retrouveraient un jour. Rien n’aurait pu les faire douter que les deux adolescentes voyageaient à présent dans le temps et dans l’espace pour aller les retrouver.

Et, alors que la joie des Alfs était encore à son comble dans le royaume, une autre angoisse se présenta à l’esprit des deux jeunes filles : comment allaient-elles revenir jusqu’au monde des mortels, comment allaient-elle retourner jusqu’au lycée ? A cette question, aucuns des Alfs ne pu y répondre…ou peut-être ne le voulaient-ils pas, car Evelyne et Sandy savaient bien qu’ils se rendaient tous régulièrement dans l’internat et dans le lycée, la nuit. Seul un des lutins consentis à y répondre: c’était un petit être de cinquante centimètres, à l’air tranquille et poussif, à mi-chemin entre la chèvre et l’humain, il s’exprimait avec lenteur, en  bégayant un peu.

– Je m’appelle Senti, et je suis le compagnon, ou plutôt l’âme damnée de la conscience du lycée, Morqui. Oui, oui… je le conseille, je l’assiste dans tout ce qu’il fait. Le renseignement, oui, je peux vous le donner, oui, mais j’aimerais bien! Disons… oui, oui, un petit, disons… service, hum ? dit-il avec une grimace.

– Quel genre de service ? fit Sandy, méfiante.

– Oh, non! Rien d’important… Vous ne pensez… quand même pas que je vais vous tendre un piège, non ?

– Ben… vu votre nom, je crois pas, mais il faut s’attendre à tout maintenant ! C’est quoi

ce service ?

– Ce serait p’t’être pas mal… quand vous serez là-haut, je vous demanderais, oui, oui, de ne parler à personne de ce monde, ni de ses habitants… hein ? Oui, oui, cela va de leur vie… !

– OK, je promets. Toi aussi, Evelyne ?

– Oui ! De toute façon, personne ne nous croirait et on passerait pour des folles, alors…

Mais le lutin réfléchit un instant :

– Mais quand même, ce serait p’t’être pas mal… d’attendre vos deux camarades ?

– Oh non ! Qu’elles se débrouillent ! J’en ai plus qu’assez de rester ici ! réprima Evelyne.

Mais Sandy s’énerva :

– Ouais ! Et moi j’en ai ras le cul d’ce pays d’merde avec tous les connards de c’lycée d’merde en miniature !

– Eh ben laves-toi les mains ! fit une voix derrière elle.

Sandy ne se retourna pas.

– Ca, c’est encore une des conneries de Juliette !

– Tu l’as dit bouffie ! Et un grand éclat de rire suivit ces paroles.

– Juliette ! Mais qu’est-ce que t’as foutu pendant tous ce temps ? fit Evelyne en voyant Juliette, toujours pareille à elle-même, qui venait d’arriver.

– Oh ! C’est trop compliqué pour ta p’tite cervelle ! Plein d’choses… et j’ai retrouvé Hélène !

– Quoi ? Mais elle est où, exactement ?

– Ben, à l’internat !

Sandy s’excita :

– Quoi? Tu veux dire que t’en viens ? ?

– Ben oui, pourquoi ?

– Donc, tu connais la sortie ?

– Ben… non… articula Juliette avec un grand sourire.

Mais Sandy s’effondra en poussant un soupir.

– Juliette, Juliette…t’es franchement conne dans ton genre !

– C’est pas de ma faute ! continua Juliette.

– Ben heureusement !

Juliette éclata de rire.

– Mais, j’rigole! Bien sûr que j’la connais, la sortie !

Evelyne et Sandy poussèrent un soupir de soulagement.

16

– Eh ben alors, qu’est-ce que t’attends ? Accouche ! dit Sandy avec irritation. Elles étaient arrivées à un endroit du bois sombre et lugubre, conduites par Juliette qui semblait ne plus très bien se souvenir du chemin qu’elle avait emprunté à l’aller.

– C’est par là… ou par là… ou… euh… non, attends ! Je crois que c’est ça ! fit-elle en désignant un gros chêne centenaire.

– Ça ? Mais y’a pas de sortie, ici ! réprima Sandy en s’appuyant contre le gros chêne. Mais elle n’eut pas le temps d’en dire plus, car l’arbre colossal s’ébranla, et laissa place à un grand trou noir.

– Il faut sauter ? articula Evelyne avec une moue de dégoût.

– Ben… oui ! fit Juliette.

– Ah non alors ! J’ai pas envie de me casser les os en retombant on ne sait où ! gronda Sandy.

– Et moi, tu crois que j’ai pas peur de me faire encore mal au coccyx ? (Le mal au coccyx, chez Juliette, était une de ces maladies rares que seule celle-ci connaissait. Elle était aussi connu sous le nom « hépatite B du coccyx», ou, plus fréquemment, «cancer du coccyx». Bref, une des nombreuses maladies imaginaires dont Juliette croyait souffrir d’un bout à l’autre de l’année.)

Mais les trois filles savaient bien qu’elles ne devaient pas rester là, dans un monde qui n’était pas le leur, et le seul moyen de sortir qu’elles connaissaient était de sauter. Alors, elles joignirent leur main et firent le grand bond en fermant les yeux. Un siècle sembla passer.

– Houhou, Evelyne ! Réveilles-toi ! Je sais bien que Sentis n’est pas très… disons… dynamique, mais c’est pas une raison pour s’endormir pendant son cours !

Evelyne rouvrit ses yeux. Elle était dans la salle de cours et Fabienne, à côté d’elle, lui parlait.

– Fabienne ? T’es plus une pa… machin, là ? Et Senti, l’âme damnée de Morqui, il est toujours là ? fit-elle machinalement.

– Mais de quoi tu parles ? Quelle âme damnée ? interrogea Fabienne.

Perplexe, Evelyne se retourna. Derrière elle, Juliette semblait aussi désorientée et une table plus loin, Sandy les regardait avec incrédulité. Que s’était-il passé durant leur chute ? Elles ne le savaient pas, et ne le sauraient jamais.

Un peu plus tard, les trois filles se concertèrent en compagnie d’Hélène.

– Je me demande bien ce qui a pu se passer… prononça Juliette, tous le monde fait comme s’il ne s’était rien passé ! Nous avons quand même disparues pendant une bonne semaine ! Et toute l’affaire des disparitions à l’internat ? Pourquoi personne n’en parle ?

Evelyne rétorqua:

– Mais réfléchit Juliette! T’as jamais lu de bouquin de science fiction ? Tu es allée dans le passé pour qu’une chose qui devait se produire ne se produise pas. Ainsi, le présent se trouve transformé ! C’est comme si il n’y avait jamais rien eu ! Pour les autres, il n’y a jamais eu de disparition, puisque tu es allée les empêcher dans le passé. Nous seules savons ce qui s’est réellement passé ! Et comme nous avons promis aux lutins de ne rien dire, personne n’en saura rien !

– C’est dingue, ça ! On devrait en faire un bouquin, de nos aventures ! Je suis sûre que ça aurait du succès ! fit Sandy.

– En tout cas, moi, cette histoire m’est passé totalement par dessus la tête, et… commença Hélène, mais Evelyne l’interrompit.

– Regardez ! s’écria-t-elle en montrant une forme poussiéreuse, par terre. Juliette la ramassa et l’épousseta. C’était un livre. Juliette en lu le titre à haute voix:

– « La Grande Encyclopédie des Lutins »… c’est quoi, ça ?

Les quatre filles commencèrent à le feuilleter. A l’intérieur, il y avait une description et des images de tous les lutins qu’elles avaient rencontré, et de bien d’autres encore. Soudain, un feuillet tomba d’une des pages. Sandy le ramassa et lu :

« Merci de n’avoir rien dit.

Que les Grandes Divinités de l’Air, de l’Eau et du Feu vous protègent à jamais.

Les Alfs. »

Les filles se regardèrent solennellement et marquèrent un silence. Soudain, Juliette s’exclama:

– Eh, les filles, ça vous dit pas d’aller chmurtser dans les chtrucnits ?

Les trois amies connaissaient bien le jargon de Juliette-la-farfelue et elles s’étaient habituées depuis longtemps à le décrypter, mais en cet instant, elles ne purent résister à l’envie de rire, et l’aventure se termina bien vite sur un grand éclat de rire, comme doivent se terminer toutes les aventures.

 

FIN

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LA LOUVE

I

L’ŒIL DU LOUP

« Grise est toute théorie
seul reste éternellement vert
l’arbre de la vie. »
Goethe

Un furtif coup d’œil, deux étincelles dans le soleil du matin, les yeux étaient apparus, m’avaient remarquée, et hop ! ils avaient disparu, et la vie avait repris son cours, comme à son habitude : à côté de moi, un campagnol se faufile dans les broussailles ; derrière, le lézard craintif disparaît dans un creux de la roche sur laquelle je suis assise ; une légère brise secoue délicieusement les ramilles de l’aulne qui dégringole devant moi et autour, ce n’est qu’un enchevêtrement de genêts et chênes verts. J’entends au loin le scintillement des flots de l’Ardèche et l’odeur charmante du thym emplit délicatement mes narines. Je soupirai. Qu’est-ce que cela était ? A qui appartenaient ces pupilles écarquillées ? La semi-obscurité m’avait empêchée d’identifier la bête.
– Au fait, savais-tu que l’on a retrouvé la génisse du père Chauvel, égorgée et vidée de ses entrailles, dans le petit bois qui longe son champ ? Certains pensent à un gros carnassier, d’autres parlent d’une troupe de gitans installés non loin…
Je sortis de mes rêveries en sursautant et me rendis compte que j’étais chez moi, que je mangeais, qu’il était dix-neuf heures et que mon père me parlait. J’examinai avec déception la salle qui m’entourait. La fenêtre perçait le mur devant mes yeux, laissant apercevoir les traînées rougeâtres du soleil couchant. Sur les étagères, le désordre régnait et l’horloge, derrière, énonçait inlassablement son tic-tac monotone. Mes yeux se posèrent sur le portrait de ma mère qui stagnait depuis toujours au-dessus de l’armoire, à ma droite. Elle était belle. Ses cheveux bruns retenus en chignon soulignaient somptueusement la clarté de son front tandis que ses tempes arrondies révélaient des lèvres minces et distincts qui éclairaient son visage d’un sourire enchanteur, ses yeux bleu-vert étaient emplis d’intelligence et la longueur de ses fins sourcils accentuait chez elle un aspect félin et sensuel. Elle était belle et elle me regardait, confiante. Cette somptueuse chevelure, ce sourire enchanteur, ces yeux intelligents, cet aspect félin, je ne les avais pas connus, ma mère était morte à ma naissance, à l’aube du vingtième siècle, et j’avais toujours énormément souffert de cette cruelle absence qui m’enlevait à mon insu une partie de moi-même.
– Nous ne savons pas trop quoi faire, au village. Cela fait déjà la cinquième victime, deux agneaux et trois génisses, depuis le début du printemps. Didier Leroi a proposé d’organiser une battue. Qu’est-ce que tu en dis ? Une prochaine réunion se passe samedi, tu viendras… ?
Mon père voulait décidément entretenir la conversation. Je m’illuminai d’un vague sourire :
– Bien sûr, super…
Puis nous quittâmes la table et une fois dans mon lit, je repensai à ce qui était le début d’un grand bouleversement dans ma vie.
Ce qui m’était arrivé le matin même m’intriguait. À treize ans, je n’étais plus une idiote et je m’en sortais bien en biologie et zoologie, la faune d’Ardèche n’avait plus de secrets pour moi. De plus, ici, à Salavas, nos parents nous apprenaient dès l’âge de la raison à communiquer avec la nature ; le braconnage et l’élevage étant les principales ressources du village. C’est pourquoi je sus tout de suite que ces yeux-là n’étaient pas communs aux autres. Deux croissants jaunes, fins et obliques, cernés de noir, à la différence de ceux des chiens, ovales et horizontaux. Je passai en revue les carnassiers de la région mais aucun ne me parut plausible. Soudain, je me remémorai l’affaire qui préoccupait tant mon père, maire de ce village. Se pouvait-il  qu’il y ait une relation ? Cette idée me tourmentait. La chose allait très vite prendre une dimension extraordinaire. Mes idées s’embrouillèrent, mes paupières s’alourdirent et bientôt je nageai au milieu d’une flore extraordinaire tandis qu’un gigantesque ours me fixait de ses pupilles jaunes et m’entourait de ses griffes acérées. Demain, il ferait jour.


II

LA PETITE CATHERINE

« Elle a dévoré avant-hier une petite fille qui gardait des bestiaux à une lieue d’ici. »
(Gazette de France, 14 Janvier 1745)

Ce vendredi, il me fallut aller en classe, mais j’étais bien décidée à ne parler à personne de mon aventure. Pourtant, toute l’école parlait de cette mystérieuse bête qui dévorait les troupeaux, mais les faits se trouvèrent finalement bien déformés et la plupart des élèves en vinrent à la conclusion qu’un gigantesque dragon avait élu domicile dans la pâture de monsieur Chauvel et tué la moitié du village dont monsieur Lupin, le maire.
Une grande panique s’en suivit, tous les enfants du village vinrent me présenter leurs condoléances tandis que j’essayais, en vain, assez amusée de la tournure que cela prenait, de les convaincre qu’il n’y avait eu pour l’instant aucune victime humaine dans cette histoire. J’allais d’ailleurs bientôt m’en mordre les lèvres car le soir même, la jeune madame Duval nous rendit visite, rouge de fatigue, essoufflée, en pleurs, pour nous annoncer que Catherine, sa petite dernière, avait disparu.
– « C’est affreux, dit-elle, j’en suis sûr ! C’est la Bête qui a frappé ! Oh ! Monsieur Lupin, je suis désespérée ! Ma pauvre petite Catherine ! Une enfant si charmante ! »
Mon père entreprit de la consoler, tâche oh combien ! périlleuse : « Voyons, madame Duval ! La jeune enfant est sans doute tombée de son berceau, elle doit être dans les environs ! Ne vous inquiétez pas, on va la retrouver !
Et mon père de convoquer les hommes du village, et ceux-ci de s’enfoncer dans la nuit, lanternes en main, meutes fringantes à leur suite, et les femmes de sangloter, et les enfants terrorisés de se cacher dans leurs jupons : Cette nuit-là, au village, personne ne dormit, la campagne fut emplie de plaintes, d’appels, de jappements, de hurlements, mais rien n’y fit : la petite Catherine avait disparu corps et âme.
Le lendemain, l’agitation de la nuit avait fait place à une peur indéfinissable. Les portes furent closes, l’on sortait les fusils depuis si longtemps inutilisés, plus personne n’osait arpenter les rues poussiéreuses de Salavas et notre vieille église romane s’emplissait de fervents pélerins. Quant à moi, je vécus ma seconde aventure, celle qui allait opérer le tournant décisif de ma vie. En effet, mon père me chargea d’une tâche peu réjouissante qui consistait à inspecter les pièges pour en vérifier les prises. Il fallut donc me rendre une seconde fois sur la falaise où, par cette journée de printemps, la nature battait son plein. Le coucou et le bruant entonnaient tour à tour leurs refrains monotones, la mésange s’affairait autour de son nids, affinant un laborieux travail pour y déposer, quelques jours plus tard, le fruit de ses efforts et le milan noir, majestueux, arpentait la campagne colorée tel le seigneur veillant sur son domaine. L’odorant thym poussait ça et là et élevait triomphalement ses fleurs violettes ; l’on apercevait, plus bas, l’écoulement paisible de l’Ardèche et rien ni personne n’aurait pu perturber la solitude de ces lieux enchantés. Je m’arrêtai finalement dans une petite clairière au bord de la falaise pour vérifier le premier piège, posé hier par mon père, et veiller à ce qu’un « puant » ne vienne y fourrer son museau. Telle ne fut pas ma surprise quand je remarquai que le morceau de viande qui servait d’appât avait disparu et que le piège lui-même s’était refermé sur le vide. Je fus d’abord emplie d’horreur. L’animal qui avait réussi l’exploit devait être étonnement rapide, vif, intelligent, rusé, souple et endurant. Or, aucun carnassier n’avait toutes ces qualités à la fois. Alors une idée me vint en tête et je souris : « mais bien sûr, me dis-je, ce ne peut être que l’œuvre de monsieur Simon, ce vieil écologiste toujours en colère ! Pourtant, je ne l’aurais jamais cru capable de saboter ainsi le travail de papa ! »
La tâche me fut aisée d’éloigner les mâchoires, mon père m’ayant initiée à l’art peu reluisant de la chasse et du braconnage. En effet, je remplaçais à la maison à la fois la mère de famille, la bonne de service et le garçon que mon père aurait pu avoir, et j’étais fière de ce dernier privilège, dont peu de fillettes pouvaient se vanter au village.
Puis je poursuivis mon chemin, à l’encontre d’une seconde surprise. Etranglé par un collet qui lui étreignait le cou, ce jeune lièvre me stupéfia : son flanc droit était entièrement dévoré par une bête sauvage, probablement la même que celle de l’épisode précédent et…
Aussitôt, un mécanisme s’enclencha dans ma cervelle et je compris alors que tous les événements produits ces dernières semaines avaient un point commun , que ce point commun était grand, intelligent, féroce mais aussi prudent, rusé, peureux ; un point commun pas comme les autres, que je croyais n’exister que dans les contes et les cauchemars d’enfants mais qui était maintenant présent, et ce point commun, c’était le LOUP !


III

LE PIEGE

« Lorsque le loup tombe dans un piège, il est tellement et si épouvanté qu’on peut lui mettre un collier, l’enchaîner, le conduire ensuite où l’on veut. »
L’Auteur de la Nature, 1782

Aussitôt, sous mes yeux se reconstitua la scène fascinante, envoûtante, de cet animal si puissant qui avait, comme les empreintes environnantes le prouvaient, guidé si habilement le gibier vers l’objet de la mort ; je revis le petit animal, terrorisé, sautiller entre les arbres, culbutant, déterrant sur son passage des mottes de terre, roulant des yeux effarés, n’ayant qu’un seul but : échapper à cette mort qui se rapprochait sans cesse, au point de sentir le souffle puissant de la bête qui, de ses robustes pattes, enjambait avec une confiance et une assurance surprenante les fourrés à une vitesse grandissante, virant à droite, puis à gauche, jusqu’à l’endroit infernal, au bord de la falaise ; je perçus le clappement sec du nœud coulant se refermant sur ce cou tendre et fragile, l’ultime hurlement de douleur que tout lièvre se doit de pousser en voyant la Mort s’approcher, déchirant l’espace, puis le hurlement triomphal du loup, résonnant dans la campagne comme un avertissement. Je restai paralysée. Le tragique événement s’était déroulé loin de toutes habitations, de sorte que personne n’en avait le soupçon.
De menus jappements et bruissements retinrent mon attention. Je me précipitai vers un troisième piège pour y découvrir le dernier spectacle, le plus horrible, celui de cette bête endiablée, poussant des hurlements de douleur, une patte brisée entre deux mâchoires, que j’appelai dès lors « objet du diable » et en qui j’acquis une horreur telle au point de détruire par la suite tous ceux de mon père.
La louve, car c’en était une, était étonnement imposante. Elle me  fixa, terrorisée, et je reconnus dans ses yeux les mêmes que j’avais aperçus quelques jours auparavant. Il fallait que je la sauve, à tout prix, elle ne devait pas mourir, pas elle !
J’avançai prudemment une main et la retirai aussitôt, les énormes canines ayant failli l’atteindre. L’animal avait été rendu fou de rage par la douleur et je ne savais comment faire pour le calmer, mais quelques minutes plus tard, épuisée, la bête s’écroulait sur la rocaille en poussant un couinement. Je m’avançai prudemment et quand ma main se posa sur la cuisse de la louve, celle-ci fut parcourue d’un frémissement de rage mais n’eut pas la force d’attaquer. J’écartai doucement les deux arceaux de fer, doucement j’en dégageai la patte et enclenchai une seconde fois l’outil sur un morceau de bois, de sorte que plus aucune bête ne vienne y perdre la vie. La machine avait sérieusement endommagé la pauvre bête et je ne savais que faire pour la sauver. Finalement, j’entrepris doucement de remettre l’os en place, puis j’arrachai un pan de ma jupe et l’enroulai autour de la plaie pour arrêter l’hémorragie. Quand elle eut repris conscience, je la fis boire et j’essayai de la remettre sur pied avec succès. Ses yeux doux et bienveillants me fascinaient.
Finalement, dès qu’elle se fut remise de ses émotions, elle s’éloigna en boitillant.
Maintenant il fallait expliquer la raison de mon retard, le travail non terminé et la robe déchirée à mon père, cela n’allait pas être de tout repos.


IV

LA TEMPÊTE

« Parmi l’obscur champ de bataille
Rodant sans bruit sous le ciel noir
Les loups obliques font ripailles
Et c’est plaisir que de les voir
Agiles, les yeux verts, aux pattes
Souples sur les cadavres mous… »
Paul Verlaine, les Loups

 

A ma grande surprise, dès que je trouvai en vue de la sombre chaumière, mon père se précipita à ma rencontre :
– « Ma chère Lucie, s’écria-t-il, saine et sauve ! Le père Simon est formel ! Les loups, ce sont les loups ! Les loups sont revenus ! »
Par prudence, je feignis la peur et la surprise. Mon père poursuivit : « Les hommes sont prêts, laisses en main, fusils à l’épaule. Viens-tu ? Le vieux Simon a protesté, insinuant que le loup disparaît. Foutaises. Les habitants, la vie, les bêtes de ce village sont en danger ! Viens-tu ? »
J’acquiesçai d’un signe de tête. Tout à coup, derrière nous, un grondement retentit, le vent se leva, le ciel s’obscurcit et la pluie se mit à dégringoler, doucement d’abord, goutte par goutte, puis le ciel se mit à se déverser par trombes. L’eau divine jaillit, jaillit, la pluie crépita, les arbres s’agitèrent, le tonnerre gronda, l’éclaire foudroya l’univers. Lumineuse, torrentielle, fascinante, la tempête se leva, c’est l’hécatombe, l’apocalypse ! Le pandémonium végétal ! La colère de Zeus ! Puis, au jour déclinant, la petite expédition s’avança sans peur, dans l’ouragan mugissant, à la recherche des loups.
Nous allâmes lentement, dans les profondeurs de la forêt, un silence de mort régnait à notre passage. Les chiens, nerveux, s’agitaient et je sentais sous ma paume l’excitation grandissante de Lycaon, mon doux berger allemand. Nous entendîmes alors un long et harmonieux hurlement, suivi d’un second, puis d’un troisième, puis toute la meute s’y mit, répondant à l’appel sauvage qui les tenaillait à chaque instant. La lune se leva, pleine, parmi les nues sombres et fantomatiques ; le Malin s’était emparé de la campagne, le Sabbat des Sorcières ne faisait que commencer.
Tout à coup, Lycaon m’échappa. « Lycaon, m’écriai-je, Lycaon, reviens ! » et, sans hésiter, je m’élançai dans les broussailles à la suite de mon fidèle compagnon qui avait succombé au charme diabolique de la louve.
Longuement, je courus, sous la pluie battante, m’égratignant aux branchettes, rouge de sueur, jusqu’à ce que mes jambes ne me portent plus. Là, je stoppai, pour me rendre à l’évidence : dans le noir de la nuit, tous les arbres me paraissaient égaux, aucune clairière ne m’était connue, j’étais perdue. Le désespoir m’empara, j’eus beau hurler, pleurer, appeler, personne ne me répondit et finalement, il me fallut m’introduire dans une petite excavation au bas d’une falaise pour ensuite m’écrouler sur un tas de feuilles sèches et craquantes et sombrer dans le sommeil.
Quand je me réveillai, le lendemain matin, jour du seigneur, je sentis une fourrure chaude sur ma nuque et quelque chose remuer contre ma poitrine. Lentement, mon cerveau ankylosé sortit des affres de la peur et mes paupières se décollèrent. Quelle ne fut pas ma surprise quand j’aperçus à l’entrée de la caverne, Lycoptès, le fils de Lycaon et de Lupa, qui avait disparu depuis quelques semaines et que l’on avait cru mort, dévoré par une bête sauvage. Je me dégageai difficilement d’une série de petites boules poilues qui s’excitaient joyeusement et dans lesquels je reconnus Catherine, la petite Catherine, mordillant avec gaîté l’oreille d’un de ses compagnons. « Ainsi donc, me dis-je, la fillette serait tombée de son berceau, aurait erré autour de la maison et aurait été recueillie par la louve ! »
Lycoptès se précipita sur moi, lâchant son morceau de chair sanguinolente et me lécha joyeusement le visage. Je remarquai alors la louve, plus loin, son bandage à moitié déchiré par ses crocs, observant avec crainte et prudence les folâtries de Lycoptès, qui l’invita à se joindre à nous. Elle finit par se laisser convaincre et m’accueillit tout en boitillant d’un jovial coup de langue.
Il me fallut partir. Après un adieu bref, j’empoignai l’enfant dans mes bras et retournai au village.


V

LA MORT DU LOUP

« Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,
Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,
Et, sans daigner savoir comment il a péri,
Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri. »
Alfred de Vigny, la Mort du loup

 

Ce que je vais vous conter maintenant est triste, terriblement triste. Quand je revins au foyer, le bébé contre moi, mon père me retrouva avec joie et soulagement.
– « Nous t’avons cherchée toute la nuit, me dit-il, j’étais fou d’inquiétude : je croyais que le loup t’avait dévorée ! Nous avons quand même réussi à repérer la tanière et cet après-midi, le sacré animal paiera tous ses crimes ! Tu y seras, j’espère… D’où tiens-tu cette enfant ? Mais… mais… c’est la petite Cathy ! Madame Duval sera contente ! Vas-y, dis-moi ce qu’il s’est passé !
– Oh… eh bien… baffouillai-je, elle… elle était dans une caverne et… oh ! Papa ! Ne la tue pas, s’il te plaît ! Ne tue pas ma louve ! Le mâle c’est Lycoptès, le fils de Lupa, c’est elle et lui qui ont recueilli la petite ! Ils ne font rien de mal !
– Rien de mal ? Et ces troupeaux dévorés ? Non, Lucie, je ne peux pas, en tant que maire de ce village, je dois remédier à tout fléau ! tiens, Lycaon est revenu, il t’attend ! »
Je me précipita vers mon chien et jouai quelques temps avec lui en refoulant mes larmes. L’après-midi vint rapidement, et mon père arma son fusil. Nous partîmes, accompagnés de quelques collègues et de notre meute, vers la petite caverne où j’avais dormi la nuit précédente.
L’orage était passé, la nature reprenait son rythme habituel. L’on arriva sur un petit sentier presque abandonné, qui avait servi autrefois aux chasses à courre, longeant le bord de la falaise parmi les arbres frémissants. Là, se trouvait la fissure. Mon père enflamma une torche et la jeta dans l’obscurité. La grotte se trouva bientôt enfumée et les louveteaux sortirent un à un, suivis de Lycoptès et de la louve boitante. Les chiens se jetèrent d’abord sur les petits, mais la louve, qui faisait le double de leur poids, intervint énergiquement, les éloignant rapidement en compagnie de Lycoptès qui engagea un sanglant combat contre ses anciens compagnons.
Mon père, furieux, tira rageusement dans le tas. Nymphe, Godillot, Taloche, Phileon, Antigone s’écroulèrent sur le sol en compagnie de Lycoptès. Les autres s’écartèrent. Ne restait plus que la louve, brave, ses petits dans les pattes, grièvement blessée au flanc gauche mais fièrement dressée, la tête haute, les yeux injectés de sang, prête à tout faire pour ses louveteaux. Son courage et sa fidélité me stupéfièrent. Elle grondait tout en reculant, tandis que le cercle se refermait sur elle. Alors, mon père épaula, je me bouchai les oreilles, le coup retentit, la louve lança son dernier chant de désespoir, me regarda et, l’espace d’un instant, je crus voir dans ses yeux ceux de ma mère. Elle s’écroula, touchée en plein front. Les larmes jaillirent de mes yeux, je m’approchai d’elle et, jusqu’au soir, je pleurai contre elle, sa fourrure contre ma poitrine.
Personne n’avait su d’où elle venait, personne n’avait su qui elle était. Pour moi ce n’était que la Louve, et cela suffisait.

ÉPILOGUE

« – C’est le loup.
– Le loup ? dit Marinette, alors on a peur ?
– Bien sûr, on a peur. »
Marcel Aymé, Les contes bleus du chat perché.

 

Plus tard, je me consacrai entièrement à la protection et la réintégration des loups. C’est ainsi que je réussis à prouver l’innocence de ma louve quant aux bêtes qui avaient été dévorées. En effet, les crimes avaient été commis par une bande de voyous sur lesquels je mis la main et que je réussis à condamner pour violation de domicile et vol de bovins. Je m’intéressai aussi à la Bête du Gévaudan ainsi qu’aux enfants-loups et aux lycanthropes. Mes recherches ne furent jamais vaines, je réussis à retracer l’histoire du loup au fil des siècles, participai aussi à des expéditions au Canada où je pus observer librement la vie sauvage des loups et j’ouvris finalement en France un parc à loups où des milliers de visiteurs purent, chaque année, voir la beauté de ces carnassiers disparus. Maintenant, j’écris cette histoire, en espérant qu’elle sera lue par des fils de braconniers et des filles de chasseurs pour qu’ils se rendent bien compte de que les animaux, eux aussi, ont une âme, une vie, et le droit de la garder ; et qu’il n’y a qu’une bête qui est capable de tuer pour le plaisir et d’accuser son voisin : c’est l’Homme.

FIN

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La Croisière Spatiale

J’ai commencé ce « roman  » de science-fiction à l’âge de 10 ans, et continué jusqu’à 12 ans à peu près. Je n’ai rien modifié du texte original, mais je me suis permis de faire des remarques pendant que je le tapais. C’est mon premier texte long… ça réunit tellement de clichés que si je proposais le scénario à Michael Bay, il pourrait presque être accepté !

Bonne lecture ! ;o)

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Le Son de Fil aux Sophie

PIÈCE DE THÉÂTRE EN CINQ ACTES

Voici une pièce de théâtre écrite durant mes années de fac avec une copine. Il s’agit là d’un délire complet, oscillant entre écriture automatique et humour d’étudiantes à la noix. Là-dedans, vous trouverez, en vrac : Gary Hobson, le héros de la série « Demain à la Une », série désormais culte pour nous (et c’est pas flatteur pour la série), une pseudo-conversation philosophique de haute volée, un texte écrit uniquement avec des citations d’autres textes (oui oui, ce ne fut pas des plus évidents à produire), quelques citations éparpillées (pubs, bande-annonces, poésie…), de l’odieux pompage sur Ionesco, beaucoup de Kinders, et encore plus de private jokes.
Si ça vous fait sourire à un moment à un autre, ce sera déjà pas mal… 🙂

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(Une Silfine) est terminée – pour de vrai !

Ça fait plus de trois semaines que ce billet aurait dû être pondu. Parce que ça fait plus de trois semaines en réalité que j’ai terminé mon premier roman. Mais bon, avec le boulot (toujours aussi génial), les activités IRL et sur le net, je n’avais même pas pris le temps d’uploader les derniers chapitres sur mon site ! Enfin, voilà, c’est fait. Le chapitre 17 et l’épilogue sont disponibles par là.

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Nouveau métier

Ça fait bizarre d’avoir enfin une vie professionnelle épanouie, en plus de sa vie personnelle. Je ne pensais pas qu’un métier qui me plaît prendrait si facilement le pas sur mes passions. Comme si, d’un coup, je n’arrivais plus à me trouver d’excuse (ni de temps) pour me réfugier dans mon petit monde intérieur… N’empêche, « attachée à l’information et la communication », ça en jette. Même si c’est pour une petite association d’art visuel et spectacle vivant, même si ce n’est que pour deux ans (en croisant les doigts pour que le Pôle Emploi ne change pas d’avis entre temps), et même si, pour le moment, je ne fais que me calquer sur ce que faisait celle qui m’a précédée, faute d’expérience et d’assurance.

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Prions !

J’ai besoin de toutes les bonnes ondes de la Terre… Passé un entretien hier, très bon feeling, et j’espère de tout coeur avoir su les convaincre… réponse vendredi soir au plus tard. Croisons les doigts ! Sinon je serai en Picardie ce week-end, pour voir mes parents mais aussi pour la fête du livre de Merlieux, où le Club Présences d’Esprits a un stand et où j’y vendrai quelques Murmures des Chimères. Et je suis en plein dans la finition des textes des Fabulines Enchantées, et dans le commencement de la maquette. Beaucoup de travail en perspective, mais ça s’annonce chouette comme tout ! Sortie prévue fin octobre, pour le festival de Val Joly (dans le Nord) où nous sommes toutes deux invitées, Charline et moi.

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Presque fini !

Eh bien voilà, j’ai enfin terminé le chapitre 16 d‘(Une Silfine) ! Comme d’habitude, vous pouvez le lire là-bas, ou , ou encore .

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Une estropiée de retour…

Il semblerait que l’univers se ligue contre moi pour m’empêcher d’écrire : non seulement je suis actuellement handicapée d’une main (la gauche) qui a subi l’attaque d’une colonie de staphylocoques dorés durant mon stage sur l’île de Ré, mais en plus le chargeur de mon macbook m’a lâché, me privant de mon instrument de travail favori. Ceci dit, ça ne devrait pas durer : d’une part, la vilaine bactérie n’a pas résisté à la première salve d’antibiotique et ma main se guérit doucement mais sûrement (même si j’ai pour le moment du mal à croire que je vais en retrouver l’usage vu l’état lamentable dans lequel l’attaque l’a laissée). D’autre part, j’ai commandé la semaine dernière un nouveau chargeur, et j’espère qu’il arrivera bien vite.

En attendant, je lis la Bicyclette bleue de Régine Desforges, et je joue à des jeux vidéos d’objets cachés (qui ne nécessitent pas l’usage de la main gauche).

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Notes avant de partir

Oui, je sais, je dis que je fais et je ne fais pas… mais ça viendra, ça viendra ! J’arriverai au bout de ce mème ! ^^
Aujourd’hui je pars pour Nantes, et demain pour l’île de Ré, pour y suivre un stage d’écriture avec Elizabeth Vonarburg, Lucie Chenu et Mélanie Fazi. J’espère que ça me sera profitable !

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